La Navarre et les Provinces basques (1836)

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Depuis trois ans, une guerre acharnée, impie, ravage et ensanglante le nord de la Péninsule ; depuis trois ans, l’Espagne s’épuise en argent et en hommes, pour conserver une périlleuse et vaine offensive, tandis que les provinces théâtre de la guerre voient périr leur agriculture, leur industrie, leur population, sans autres succès que ceux d’une défensive calamiteuse, car elles peuvent reconnaître à présent qu’elles n’éveilleront pas dans le reste de l’Espagne une sympathie assez puissante pour y faire triompher la cause désespérée et maudite qu’elles ont eu le malheur d’associer à la juste cause de leur indépendance ; depuis trois ans, enfin, la France permet, sur sa frontière, sous ses yeux, à la portée des armes de ses soldats, des massacres, des dévastations, des incendies, des représailles horribles, faites pour déshonorer le siècle qui les voit, le pays qui les exécute et celui qui les souffre. Ce doit être aujourd’hui, aussi bien pour les politiques et les hommes d’état que pour les amis de la paix et de l’humanité, un devoir impérieux de chercher à terminer cette guerre, qui semble d’un autre âge et d’une autre partie du monde.

La France et l’Angleterre auraient pu, dès long-temps, interposer leurs mains puissantes, séparer les combattants, et dicter aux deux partis les lois d’une pacification. Le traité de la quadruple alliance les réunissait pour ce rôle ; peut-être le leur imposait-il ; mais, sans invoquer même des droits politiques, toujours sujets à controverse, elles avaient le droit plus clair de l’humanité, qui prescrit de séparer des gens qui s’entr’égorgent. La France surtout, plus voisine des évènements, la France, gênée dans son commerce, obligée au maintien d’une armée d’observation, appuyée d’ailleurs et excitée par l’Angleterre, pouvait aisément terminer la guerre de Navarre, et en chasser le prétendant qu’elle avait laissé traverser ses provinces. Si elle eût franchement et hautement exécuté le traité de la quadruple alliance, si elle eût repoussé les prétentions des cours du Nord, comme la restauration, en 1823, repoussa celles de l’Angleterre, il y a long-temps qu’elle aurait délivré l’Espagne de la guerre civile. Deux époques surtout ont été favorables pour une intervention armée. La première, lorsque don Carlos venait de traverser la France, échappant à toutes les polices qui s’y croisent et s’y surveillent, et que le maréchal Soult voulait qu’on lui courût sus, qu’on le fît rattraper par des gendarmes, comme un prisonnier qui a rompu son ban ; la seconde, presque tout récemment, lorsque le gouvernement espagnol demandait l’intervention à mains jointes, et que l’Angleterre conviait la France à l’accorder. A la première époque, l’insurrection carliste n’était pas forte encore ; à la seconde, elle était épuisée, harassée, et désespérait de la résistance. L’approche d’un corps français, portant le drapeau et les couleurs nationales, eût suffi pour la soumettre, car, ne cherchant, comme le disait son général, que le moyen de mettre bas les armes sans bassesse, elle le trouvait dans cet évènement. Il n’y avait pour elle nul déshonneur à rendre son épée à la France. Bien des hommes haut placés, et dont l’opinion est aussi puissante qu’elle est peu suspecte, sont restés convaincus que la légion étrangère seule et la légion britannique, si elles eussent été, non des corps de l’armée de Christine, mais les représentants armés et avoués de la France et de l’Angleterre, auraient suffi pour la pacification des provinces soulevées. On eût vu se répéter là ce qui s’était récemment passé en Portugal. Les miguélistes ne voulaient point non plus, en 1834, céder aux troupes constitutionnelles de don Pedro ; ils soutenaient la guerre. Mais quand une seule division espagnole commandée par Rodil, fut entrée sur le territoire portugais, les miguélistes se rendirent sans combat, et les deux prétendants furent expulsés à la fois de la Péninsule. C’est une chose toute simple et naturelle. Dans les guerres civiles, on ne cède pas volontiers à l’ennemi, même supérieur ; un parti doit, être non seulement vaincu, mais détruit. Au contraire, on plie sans peine et sans honte devant une force étrangère, qui rompt la balance, et commande la soumission au plus faible, en lui promettant merci.

Ce rôle, le gouvernement français pouvait se l’attribuer. Mais, incertain entre l’alliance du nord et celle du midi, gêné par des engagements contradictoires, uniquement occupé : du soin de ses intérêts et du maintien de l’immobilité, il n’a pas voulu prendre cette attitude franche et décidée. Un moyen-terme restait du moins : c’était de grossir, par des enrôlements volontaires autorisés parmi nos troupes, les rangs de la légion auxiliaire française, qui a rendu déjà, malgré son petit nombre, de si éminents services à la cause espagnole. Ce moyen-terme était adopté par le dernier ministère. On était convenu de laisser lever ainsi, dans les régiments français cantonnés, au pied des Pyrénées, infanterie, cavalerie, artillerie, un corps de douze à quinze mille hommes, qui, franchissant la frontière sans bruit ; et par petits pelotons, aurait formé une nouvelle division auxiliaire. Cette force, puissante par elle-même, ralliant autour d’elle l’armée espagnole, rendant quelque vie à la légion britannique, aurait pu finir la guerre par des succès décisifs, de l’énergie et de la persévérance. Le nouveau ministère est venu pour empêcher la réalisation de ce plan, et la volonté qui a prévalu sur l’avis unanime des ministres déchus, ne veut aucune intervention, ni directe, ni déguisée.

Il faut donc chercher ailleurs les moyens de terminer la guerre de Navarre ; et ce serait assurément une bonne fortune pour tous les partis engagés dans la lutte, s’il s’en trouvait un qui satisfît à la fois leur honneur et leur intérêt. Ce serait, aux yeux de la politique et de l’humanité, un véritable bonheur, s’il se rencontrait, pour délivrer l’Espagne de son opiniâtre Vendée, un moyen de pacification plus sûr et plus durable qu’une intervention passagère de l’étranger, un moyen qui coupât la querelle jusqu’aux racines, qui éloignât toute odieuse appellation de vainqueurs et de vaincus, qui désarmât enfin les cœurs et les bras. L’histoire va nous l’offrir, non point l’histoire générale, dans des analogies éloignées et des imitations suspectes, mais l’histoire spéciale du pays, dans des faits irrécusables du temps passé et du temps présent, de manière que l’expérience elle-même en conseille l’adoption. Il y a deux ans qu’en revenant d’Espagne, tout préoccupé de l’importance d’une guerre dont on ne comprenait encore bien ni la nature, ni la portée, je hasardai, l’histoire à la main, la première ouverture de ce moyen de pacification. Le temps n’était pas venu de le faire comprendre. Aujourd’hui que les évènements ont marché, et que la nécessité d’une conclusion devient plus pressante, peut-être cette proposition, mieux développée, et fortifiée d’ailleurs par une expérience nouvelle, trouvera-t-elle toute l’attention qu’elle mérite.

Pour être clair, intelligible et bien compris, il faut d’abord retracer sommairement la situation où le soulèvement de 1833 a trouvé les provinces insurgées. Qu’on me permette donc une citation, prise dans les Études sur l’histoire des institutions en Espagne.

Lire la suite : jeanmarcetchebarne.wordpress.com/2014/08/10/la-navarre-et-les-provinces-basques/

La Navarre et les Provinces basques, Louis Viardot, Revue des Deux Mondes T.8, 1836

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