La femme du peintre de la cathédrale

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En 1911, le quatrième congrès de l’Union historique et archéologique du sud ouest qui se tient alors à Biarritz, se penche sur l’étude historique et religieuse du diocèse de Bayonne. La cathédrale Sainte-Marie est évidemment en première place dans la liste des édifices décrits. Et lors de la description des trésors artistiques, il est impossible de taire l’un des faits-divers qui faisait alors la une de tous les journaux. Bien qu’ayant eu lieu à Paris, l’affaire de l’Impasse Ronsin a passionné tout le Pays basque puisque l’une des deux victimes n’est autre que l’un des peintres-décorateurs de la cathédrale et le restaurateur de ses vitraux. Lors du congrès, on se contente d’une très prude mention : « Les cinq chapelles suivantes ont été décorées par M. Steinheil père et la dernière, celle de Saint-Martin, par son fils, mort si tragiquement. » Mais dans les rues et dans les cafés, des échos plus sordides circulaient, parce que ce n’étaient pas la première fois que les Steinheil faisaient parler d’eux.

« Meg » à Bayonne

Quand la jeune Marguerite arrive à Bayonne chez sa sœur, la respectable madame Herr, elle faisait déjà la honte de sa famille. La fille d’Edouard Japy, un riche industriel belfortain, fricotait depuis ses quinze ans avec les garçons de la région. Dès ses quinze ans, elle fréquentait en cachette le fils de l’épicier à qui elle donnait rendez-vous dans les sous-bois environnants. Et déjà l’adolescente se lasse et passe aux bras d’un camarade de son frère, l’officier Pascal Scheffer. « Ses compromissions prirent en cette occasion un caractère nettement scandaleux ; le scandale fut tel que le père, mis au courant, éloigna sa fille » se délecte l’avocat général lors du procès de 1909, ajoutant dans les détails : « la maîtresse de dessin se souvient qu’elle avait trouvé un jour son élève dans une attitude inconvenante jusque dans le salon de ses parents ». Dans les années 1880, il est hors de question pour une jeune fille de la bonne société industrielle de province d’adopter un tel comportement libéré et puisque sa sœur aînée est installée à Bayonne, avec son mari, rien de tel que d’envoyer la jeune délurée à l’autre bout de la France pour calmer les ragots. Peine perdue, on prétendait que « le voyage à Bayonne était destiné à masquer une maternité aussi déshonorante que prématurée ».

Mais à Bayonne, la Meg, comme on l’appelait, n’oublie pas les garçons, et même les hommes puisqu’elle rencontre aux détours de la cathédrale, Adolphe Steinheil. Ce-dernier, âgé de 38 ans, travaillait avec son père, Auguste. Auguste Steinheil était le beau-frère de Meissonnier et avait à son actif la restauration des vitraux de la cathédrale de Strasbourg et ceux de la Sainte-Chapelle à Paris. Sur le chantier de restauration de Sainte-Marie de Bayonne, il avait donc emmené son fils décrit comme « timide, effacé, sérieux, travailleur, mais sans personnalité, sans beaucoup de talent ». De la seule chapelle qu’il a décoré lui-même, le congrès de l’Union historique se contente d’une description laconique : « La chapelle Saint-Martin a deux épisodes de la vie de ce saint, peints à fresque par M. Steinheil fils. » Il ne faut donc que peu de temps à une jeune Meg de 19 ans, pour faire tourner la tête à un homme un peu pâlot. L’avocat lors du procès détaille la rencontre avec lyrisme : « Il suffit de pénétrer dans la cathédrale de Bayonne. Dans la nef, sur un échafaudage, continuant les travaux de son père, décorant un vitrail, travaille de façon très appliquée, très minutieuse, le peintre Adolphe Steinheil. C’est l’artiste absorbé dans son œuvre, dans sa vision, et semblant fait pour le silence qui tombe des voûtes […] Au comble de ses vœux, autorisé à faire sa cour, vous imaginez aisément sa réserve et sa timidité. » Correspondant avec elle par petits croquis et vignettes dessinées. Le charme opère et le mariage est célébré le 9 juillet 1889. Une fille nait de leur union, la petite Marthe. Pourtant le ménage est assez mal assorti, et Meg collectionne les amants, jusqu’aux plus hauts sommets de L’État.

Le président a-t-il encore sa connaissance ?

En 1897, Meg est à Chamonix. Elle y rencontre le président Félix Faure qui, bien évidemment, tombe sous le charme de la jeune femme. Le président de la République commande alors au brave Steinheil son portrait officiel, ce qui permet une excellente justification aux déplacements fréquents de Faure dans l’atelier de la maison de l’impasse Ronsin, entre les murs mêmes du mari compréhensif. Mais très vite, la liaison n’est plus cachée et Meg est reçue à l’Élysée, dans le fameux Salon bleu. C’est dans cette même pièce que le 16 février 1899, on retrouve le président Faure, mourant, le pantalon sur les chevilles. Félix Faure serait mort d’une hémorragie cérébrale pendant l’acte. La très dévouée Berthe Faure s’occupe aussitôt de régler les urgences, pendant que madame Steinheil s’éclipse par une sortie dérobée. L’histoire fera les gorges chaudes du Paris bien informé où l’on s’échangeait les paroles apocryphes qu’un un majordome aurait répondu au médecin accourant : « Le président a-t-il encore sa connaissance ? — Non, monsieur l’abbé, elle est sortie par l’escalier de service. » Et ce bon mot de Clemenceau : « Il voulut être César, il ne fut que Pompée ». Si les ragots ont très certainement atteint le Pays basque dès cette date, puisque Marguerite Steinheil y était connue comme le loup blanc, la presse reste relativement discrète et ce n’est qu’au moment du procès de 1909 que le scandale éclatera.

L’assassinat d’un peintre « sans talent »

Si Adolphe Steinheil ferme les yeux sur les escapades de sa femme, la vie commune est plus difficile. Depuis la loi de 1905, les grandes commandes publiques de vitraux et de peintures pour les édifices religieux se sont arrêtées, et des peintres comme Steinheil qui s’en étaient faits une spécialité, éprouvent des difficultés financières, d’autant plus qu’on avait agrandi la villa de l’impasse Ronsin. « Il y avait plus de charges, il y avait moins de ressources, et par conséquent, il y avait plus de difficultés, plus de scènes dans le ménage, scène toujours faites par la femme qui dépense au mari qui travaille. »

Et les besoins d’argent sont d’autant plus pressants qu’en 1907, elle a rompu avec son riche amant, M. Chouanart. Mais en février 1908, elle devient la maîtresse d’un nouveau riche industriel, Maurice Borderel. C’est sur ces entrefaites que l’on retrouve le 31 mai 1908, une scène de crime totalement rocambolesque au premier étage de la villa de l’impasse Ronsin. Adolphe Steinheil a été étranglé, madame Japy, la mère de Marguerite qui était venue rendre visite à sa fille, est morte d’une crise cardiaque, et Meg est retrouvée bâillonnée et ligotée sur le lit. La rescapée explique qu’ils ont été attaqués par deux hommes et une femme rousse, mais à chaque interrogatoire elle change de version. Finalement, elle devient la principale suspecte et est traduite devant la justice. Le fracas médiatique est immense. La presse s’empare des détails de ses relations avec Félix Faure ou avec le roi du Cambodge, pendant que le public s’amuse d’échanges hauts en couleur : « Jusqu’en 1905, vous rencontriez vos amants à l’hôtel ? — J’avais cette délicatesse ! » La plaidoirie de son avocat reste célèbre pour avoir duré plus de sept heures et en fin de compte, Marguerite est acquittée. Elle s’exile en Angleterre où elle mourra dans l’indifférence générale, en 1954. Et si au Pays Basque, dans les années qui ont suivi l’affaire, on a pu rappeler le tragique destin d’Adolphe Steinheil, personne n’y fait plus référence au moment où la DRAC d’Aquitaine lance les travaux de restauration des fresques de la cathédrale de Bayonne (l’appel d’offre a en effet été lancé le 2 octobre)…

Source : lasemainedupaysbasque.fr

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